La métamorphose d’une œuvre d’art à travers le temps, les médiums et les technologies

Découvrez comment l’œuvre Alzheimer se transforme à travers sculpture, art numérique, intelligence artificielle et poésie, explorant la mémoire et la maladie dans une création multidisciplinaire et évolutive.

Sculpture Alzheimer en noir et blanc sur fond blanc
La sculpture Alzheimer

Cet article fait partie de la série
Réflexions sur l’art, la poésie et la culture
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« La métamorphose d’une œuvre d’art à travers le temps, les médiums et les technologies » est une exploration artistique qui retrace l’évolution d’une création inspirée par la mémoire et la maladie d’Alzheimer. De la sculpture traditionnelle à l’art numérique, en passant par la photographie, la poésie, la vidéo et l’intelligence artificielle, cette œuvre hybride illustre la transformation continue de l’expression artistique à l’ère des technologies émergentes. Cette exploration s’inscrit dans une réflexion plus large sur la transformation des œuvres à l’ère numérique et sur la manière dont les médiums influencent la mémoire et la perception.

De la sculpture à l’intelligence artificielle : évolution d’une œuvre sur la mémoire

Il arrive qu’une œuvre, au lieu de rester figée dans sa forme initiale, prenne un chemin de traverse, se réinvente, migre d’un médium à l’autre, et poursuive sa trajectoire dans des dimensions inattendues. C’est le cas de mon œuvre Alzheimer, née en 2012 comme sculpture physique, et qui n’a cessé depuis de se transformer. Sculpture, photographie, art numérique, vidéo, poésie, puis série d’images générées par l’intelligence artificielle — autant d’étapes d’un processus artistique en mutation constante, à l’image du thème qu’elle aborde : la mémoire, sa fragilité, son effacement progressif.

De la matière à l’évocation : la sculpture (2012)

À l’origine, Alzheimer était une sculpture faite de plâtre, de bois, et d’autres matériaux récupérés. Elle faisait partie d’un corpus plus vaste d’œuvres traitant de la maladie d’Alzheimer, exposé dans différents lieux de diffusion. Le geste sculptural visait à donner forme à l’absence, à la confusion, à l’oubli, à travers des textures brutes, des volumes fragmentés, une certaine tension entre le vide et le plein.Cette œuvre incarnait une tentative de dialogue avec l’invisible, avec ce qui se défait en silence — une forme de mémoire fossilisée dans la matière.

La sculpture originale:

Photo de la sculpture Alzheimer sur un fonds noir. Sculpture surréaliste
Sculpture Alzheimer produite en 2012

L’image comme trace : la photographie et l’art numérique (2014)

Deux ans plus tard, j’ai capturé l’œuvre sous un nouvel angle : à travers l’objectif de mon appareil photo. Cette photographie n’était pas simplement documentaire. Elle s’inscrivait dans une démarche de recréation visuelle : la lumière, le cadrage, les contrastes ont donné une nouvelle lecture à la sculpture. L’œuvre devenait image — figée, certes, mais plus suggestive, presque théâtrale.

À partir de cette photographie, j’ai entamé un travail de transformation numérique, en utilisant des logiciels graphiques pour altérer, filtrer, manipuler la matière de l’image. La sculpture originale s’est peu à peu effacée sous les couches de traitement visuel, comme si la mémoire elle-même devenait incertaine, volatile, altérée par les pixels.

C’était une manière d’explorer la plasticité de l’image, de réfléchir à ce que l’on conserve — ou non — lorsqu’une œuvre traverse les supports. Ce travail questionnait aussi notre rapport contemporain à la mémoire numérique : plus nous stockons, plus nous oublions.

Cette version « œuvre numérique » a été exposée au Festival d’arts numériques FONLAD ainsi qu’au Web Art Center (WAC) au Portugal, en 2014. Elle marquait déjà une transition vers une approche plus numérique de la mémoire : une trace de la trace.

L’œuvre numérique:

L'œuvre Alzheimer en version numérique produite a partir de la sculpture - production 2014
Alzheimer (la version Œuvre numérique produite en 2014

L’intervention de l’intelligence artificielle (2023)

En 2023, j’ai franchi une nouvelle étape : j’ai utilisé l’image numérique de l’œuvre pour alimenter une série générée par l’intelligence artificielle, via l’outil DALL·E. J’ai demandé à l’IA de s’inspirer de la photographie transformée pour créer douze variations, douze fragments visuels issus de la mémoire de la machine, influencée par l’image-source.

Le résultat est fascinant : certaines images conservent des éléments reconnaissables, d’autres s’en éloignent. L’IA agit ici comme une conscience altérée, produisant des versions rêvées, imaginées, parfois même fantomatiques de l’œuvre initiale.

Cette série vient clore — ou prolonger ? — un cycle de transformations où l’œuvre devient processus, déplacement, recomposition permanente.

Les 12 images générées
par intelligence artificielle:

Image générée par intelligence artificielle - personnage en blanc sur fond noir
Variation #1 — Image générée par l’IA DALL·E
Image générée par intelligence artificielle - personnage en blanc sur fond noir
Variation #2 — Image générée par l’IA DALL·E
Image générée par intelligence artificielle - personnage en blanc sur fond noir
Variation #3 — Image générée par l’IA DALL·E
Image générée par intelligence artificielle - personnage en blanc sur fond noir
Variation #4 — Image générée par l’IA DALL·E
Image générée par intelligence artificielle - personnage en blanc sur fond noir
Variation #5 — Image générée par l’IA DALL·E
Image générée par intelligence artificielle - personnage en blanc sur fond noir
Variation #6 — Image générée par l’IA DALL·E
Image générée par intelligence artificielle - personnage en blanc sur fond noir
Variation #7 — Image générée par l’IA DALL·E
Image générée par intelligence artificielle - personnage en blanc sur fond noir
Variation #8 — Image générée par l’IA DALL·E
Image générée par intelligence artificielle - personnage en blanc sur fond noir
Variation #9 — Image générée par l’IA DALL·E
Image générée par intelligence artificielle - personnage en blanc sur fond noir
Variation #10 — Image générée par l’IA DALL·E
Image générée par intelligence artificielle - personnage en blanc sur fond noir
Variation #11 — Image générée par l’IA DALL·E
Image générée par intelligence artificielle - personnage en blanc sur fond noir
Variation #12 — Image générée par l’IA DALL·E

Une œuvre, plusieurs vies

En retraçant ce parcours, je ne cherche pas à figer une définition de l’œuvre, mais plutôt à montrer la fécondité du changement, la richesse des métamorphoses. Chaque version n’efface pas la précédente : elle l’amplifie, la prolonge, ou la déconstruit, tout en y ajoutant une nouvelle strate de sens.

Cette approche s’inscrit pleinement dans ma démarche d’art numérique humaniste (ANH), où les technologies — du geste sculptural à l’intelligence artificielle — ne sont jamais des fins en soi, mais des moyens pour interroger la mémoire, la perte et la persistance de l’expérience humaine.

Dans cette perspective, l’œuvre n’est plus un objet figé, mais un processus vivant, en transformation continue, traversant les médiums, les époques et les technologies.

Et peut-être est-ce là le plus grand écho au thème d’Alzheimer : la mémoire comme un palimpseste, où ce qui disparaît laisse malgré tout une empreinte, une trace, une forme transitoire.

Car l’art, comme la mémoire, est toujours en mouvement.
L’œuvre devient alors une trajectoire plutôt qu’une forme.

La poésie comme autre voie de la mémoire

Au fil des années, ce thème de la mémoire fragilisée, de l’effacement progressif, s’est aussi frayé un chemin dans mon écriture poétique. La poésie m’a offert un autre espace d’exploration — plus intime, plus suggestif — pour aborder ce même sujet sous un angle différent. Là où la sculpture matérialise l’oubli, et où l’image le transforme, le poème, lui, le murmure. Les mots deviennent alors des éclats de mémoire, des fragments d’humanité résistant à la disparition. Cette incursion poétique ne remplace pas les autres formes, mais les prolonge : elle rappelle que chaque médium porte en lui une façon singulière de dire la perte, et que c’est peut-être dans cette diversité des langages que se loge notre capacité à résister à l’oubli.

Une décennie de création autour de la maladie d’Alzheimer : un parcours artistique en constante expansion

L’œuvre Alzheimer n’a jamais été pensée comme une fin en soi, mais bien comme un point de départ. Cette sculpture, créée en 2012, a amorcé une démarche artistique multidisciplinaire et évolutive pour aborder le thème complexe et bouleversant de la maladie d’Alzheimer.

Elle a donné naissance à un corpus de sculptures exposé en 2012 à l’Hôpital Notre-Dame ainsi qu’au Centre de recherche de l’Institut Douglas, à Montréal. En 2014, cette recherche s’est prolongée dans le champ de l’art numérique, avec une œuvre présentée au Festival FONLAD et au Web Art Center (WAC) au Portugal.

L’année suivante, en 2015, une installation sculpturale permanente a été créée pour le Jardin des sculptures de l’Institut Douglas, ancrant ce projet dans un lieu de mémoire et de soin. Le titre de l’installation: Pour en finir avec l’Alzheimer.

En 2023, douze images générées par intelligence artificielle à partir de la photo de la sculpture originale ont permis d’explorer de nouvelles formes de fragmentation et de réinterprétation visuelle. En 2023 j’ai aussi publié sur ma chaine YouTube la vidéo Alzheimer qui montre des images des sculptures.

Enfin, de 2020 à 2025, cette réflexion s’est aussi déployée dans l’écriture poétique, donnant naissance à une série de poèmes consacrés à la mémoire, à l’effacement et à la persistance de l’humain.


Ce long parcours témoigne d’une volonté de créer un dialogue entre les arts, les technologies et les émotions, pour faire résonner autrement la complexité de cette maladie et les traces qu’elle laisse …

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Gilles Vallée | Artiste Numérique Humaniste, Poète, Sculpteur