Comment les médiateurs transforment le parcours des œuvres, des idées et des connaissances

Read this article in English:
The Horizon of Circulation
Cet article est né de mes observations du Web depuis le milieu des années 1990. Voici ce que j’ai observé. Regardons cela ensemble.
Vous vous connectez à Internet. Vous effectuez une recherche. Quelques secondes plus tard, vous découvrez un texte écrit par une personne vivant à l’autre bout du monde. Il est rédigé dans une langue que vous ne comprenez pas. Une intelligence artificielle vous en propose une traduction instantanée. Vous le lisez immédiatement.
Cette scène est devenue si banale qu’elle paraît aujourd’hui naturelle. Pourtant, une telle rencontre avec la culture aurait été difficile, voire impossible, pour la plupart des êtres humains il y a seulement quelques décennies.
Une question s’impose alors : qu’est-ce qui a rendu cette rencontre possible ?
La réponse la plus évidente est Internet, les moteurs de recherche, les plateformes numériques ou, plus récemment, les intelligences artificielles. Ces technologies jouent un rôle essentiel. Chaque jour, elles rendent accessibles des milliards de publications à des millions de personnes partout dans le monde.
Mais, en observant cette évolution plus attentivement, une autre réalité apparaît.
Les moteurs de recherche, les plateformes numériques et les intelligences artificielles ne sont peut-être que les plus récents représentants d’une histoire beaucoup plus ancienne : celle des médiateurs.
Depuis toujours, les œuvres, les idées et les connaissances circulent grâce à des intermédiaires qui les transmettent, les conservent, les organisent ou les rendent accessibles. Selon les époques, ces médiateurs ont pris des formes très diverses : conteurs, scribes, copistes, imprimeurs, libraires, bibliothécaires, enseignants, critiques, journalistes, éditeurs, moteurs de recherche, plateformes numériques ou intelligences artificielles.
Les technologies changent. Les médiateurs évoluent. Pourtant, le besoin humain demeure le même : transmettre des œuvres, des idées et des connaissances à d’autres personnes.
Cette réflexion est née progressivement de mes observations du Web depuis le milieu des années 1990 et de plus de vingt ans de publication sur Internet. J’y publie des œuvres, des textes, des poèmes et des réflexions. Au fil des années, j’ai vu apparaître les moteurs de recherche, les réseaux sociaux, les plateformes numériques, puis les intelligences artificielles génératives. Chacune de ces transformations a modifié la manière dont les publications pouvaient être découvertes et circuler.
Peu à peu, une question s’est imposée.
Pourquoi certaines publications semblent-elles pouvoir parcourir le monde alors que d’autres demeurent presque invisibles, même lorsqu’elles présentent un intérêt comparable ?
Les notions de visibilité, de découvrabilité, de diffusion et de transmission permettent d’éclairer une partie de cette réalité. Plus récemment, le marketing numérique a popularisé la notion de portée (reach), qui mesure le nombre de personnes qu’une publication peut rejoindre dans un contexte donné.
Ces notions sont indispensables. Pourtant, au fil de mes observations, j’avais l’impression qu’elles ne décrivaient qu’une partie du phénomène.
Elles expliquent comment une publication devient visible, peut être trouvée ou peut rejoindre un certain nombre de personnes. En revanche, elles rendent moins bien compte d’une autre dimension : l’évolution du parcours potentiellement offert à une œuvre, à une idée ou à une connaissance selon les médiateurs disponibles à une époque donnée. C’est pourtant cette évolution qui rend possibles de nouvelles rencontres entre les publications et les êtres humains.
C’est cette observation qui m’a progressivement conduit à proposer une autre manière de regarder la circulation des publications.
J’appelle horizon de circulation l’étendue potentielle du parcours d’une œuvre, d’une idée ou d’une connaissance, telle qu’elle est rendue possible par les médiateurs d’une époque.
Les médiateurs transforment l’horizon de circulation
Si l’on regarde l’histoire de la transmission culturelle sous cet angle, une idée apparaît progressivement.
Chaque époque voit apparaître de nouveaux médiateurs qui transforment les possibilités de circulation des œuvres, des idées et des connaissances.
Pendant des millénaires, l’oralité constitue le principal moyen de transmission. Les récits, les chants, les connaissances et les traditions circulent grâce à la mémoire des individus et des communautés. L’horizon de circulation demeure alors relativement limité. Une œuvre peut traverser plusieurs générations, mais son parcours dépend entièrement des personnes qui la mémorisent et la transmettent.
L’apparition de l’écriture transforme profondément cette situation. Les idées ne dépendent plus uniquement de la mémoire humaine. Elles peuvent être inscrites sur un support, conservées et copiées. Les manuscrits permettent alors à certaines œuvres de survivre bien au-delà de leurs auteurs, même si leur diffusion demeure limitée par la lenteur du travail des copistes et par le faible nombre d’exemplaires disponibles.
L’imprimerie marque une nouvelle étape. Produire plusieurs centaines, puis plusieurs milliers d’exemplaires d’un même livre devient possible. Les libraires, les éditeurs et les bibliothèques contribuent à leur tour à élargir les possibilités de circulation. Les œuvres rejoignent désormais un public beaucoup plus vaste.
Au cours des siècles suivants, d’autres médiateurs s’ajoutent : les écoles, les universités, les critiques, les journaux, la radio, la télévision et de nombreuses institutions culturelles. Chacun participe, à sa manière, à la circulation des œuvres, des idées et des connaissances.
L’arrivée du Web ouvre ensuite une nouvelle période.
Pour la première fois dans l’histoire, une même publication peut devenir accessible presque instantanément à l’échelle mondiale. Cela ne signifie évidemment pas qu’elle sera lue partout. En revanche, les possibilités de son parcours changent radicalement.
Les moteurs de recherche, puis les plateformes numériques et, plus récemment, les intelligences artificielles, prolongent cette évolution. Ils ouvrent de nouvelles possibilités de circulation et modifient à leur tour la manière dont les œuvres, les idées et les connaissances peuvent être découvertes.
En observant cette succession de transformations, une idée s’impose peu à peu.
Chaque époque ne modifie pas seulement les moyens de transmettre. Elle transforme aussi l’étendue potentielle du parcours qu’une publication peut accomplir.
C’est pourquoi il me semble utile de parler d’horizon de circulation plutôt que simplement de diffusion.
L’image de l’horizon évoque un espace de possibilités.
À mesure que de nouveaux médiateurs apparaissent, cet espace s’élargit, se transforme et se recompose. De nouvelles voies s’ouvrent tandis que d’autres perdent progressivement de leur importance.
Les nouveaux médiateurs ne remplacent d’ailleurs pas nécessairement les précédents. L’oralité existe toujours. Les livres imprimés continuent de circuler. Les bibliothèques, les enseignants et les institutions culturelles demeurent des acteurs essentiels de la transmission.
Chaque époque ajoute ainsi de nouveaux médiateurs qui recomposent progressivement les possibilités de circulation des œuvres, des idées et des connaissances.
C’est cette évolution continue, des premières traditions orales jusqu’aux médiateurs algorithmiques contemporains, que le concept d’horizon de circulation cherche à rendre visible.
Un horizon de circulation n’est pas une garantie de diffusion
Le concept d’horizon de circulation ne cherche pas à prédire le destin d’une publication.
Il décrit simplement les possibilités qu’offrent les médiateurs d’une époque.
Pour mieux comprendre cette idée, prenons l’exemple d’un poème.
Un poème peut être récité lors d’une soirée de poésie devant une dizaine de personnes. Il peut aussi être publié dans un recueil distribué dans quelques librairies et rejoindre quelques centaines de lecteurs.
Ce même poème peut également être publié sur le Web. Il devient alors potentiellement accessible à des lecteurs situés partout dans le monde. Les moteurs de recherche peuvent l’indexer. Les plateformes peuvent le recommander. Une intelligence artificielle peut le citer, le résumer ou le proposer à un utilisateur qui n’aurait jamais rencontré son auteur autrement.
Le poème est pourtant le même.
Ce qui change, ce n’est pas l’œuvre.
Ce sont les possibilités de son parcours.
C’est précisément ce que j’appelle son horizon de circulation.
Cela ne signifie évidemment pas que le poème sera lu par des milliers de personnes. Il pourra demeurer presque invisible, malgré cet horizon beaucoup plus vaste.
L’horizon de circulation ne décrit donc pas ce qui se produira.
Il décrit ce qui devient possible.
On peut ainsi distinguer l’horizon de circulation, qui représente le parcours potentiellement rendu possible par les médiateurs d’une époque, de la circulation effective, c’est-à-dire le parcours réellement accompli par une publication.
Les deux notions sont complémentaires : l’horizon de circulation décrit un espace de possibilités, tandis que la circulation effective raconte le parcours réellement accompli par une œuvre, une idée ou une connaissance.
L’horizon de circulation ne remplace donc pas les notions de visibilité, de découvrabilité, de diffusion, de transmission ou de portée (reach).
Il propose simplement une autre manière d’observer le phénomène.
Au lieu de s’intéresser uniquement à ce qu’une publication accomplit, il invite à regarder les possibilités de parcours que les médiateurs rendent accessibles à une époque donnée.
Les médiateurs continuent d’évoluer et, avec eux, les possibilités de circulation des œuvres, des idées et des connaissances. Comprendre cette évolution permet peut-être de mieux comprendre la manière dont se transforme la culture mondiale en réseau.
Un horizon de circulation plus vaste ne garantit pas la pérennité d’une œuvre, d’une idée ou d’une connaissance. En revanche, il peut multiplier les occasions d’être retrouvée, transmise, traduite, archivée ou redécouverte au fil du temps. L’horizon de circulation n’assure donc pas la pérennité, mais il peut contribuer à créer les conditions qui la rendent possible.
Chaque publication est un fragment de l’humanité. Une trace confiée aux médiateurs
de son époque et lancée vers son horizon de circulation.
Pour aller plus loin
🟦 Vous publiez… mais êtes-vous vraiment vu ?
🟦 Jusqu’où une publication peut-elle aller ?
🟦 La culture mondiale comme mosaïque mouvante
🟦 Comprendre la culture d’aujourd’hui
© Gilles Vallée | Artiste Numérique Humaniste, Poète, Sculpteur
Une réaction au sujet de « L’horizon de circulation »