Une question de visibilité, de découvrabilité et de rencontre

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You Publish… But Are You Really Seen?
Je publie souvent… mais je n’ai pas toujours de lecteurs.
Depuis plus de vingt ans, je publie sur le Web des œuvres, des poèmes, des textes, des vidéos et des images. Certaines publications trouvent leurs lecteurs. D’autres demeurent presque invisibles. En cherchant à comprendre pourquoi certaines publications sont vues alors que d’autres passent presque inaperçues, je croyais réfléchir au fonctionnement du monde numérique. Je ne me doutais pas que cette question allait m’amener beaucoup plus loin.
Quand une simple question devient une réflexion
Au départ, ma réflexion était très simple.
Pourquoi certaines publications semblent-elles circuler naturellement, alors que d’autres demeurent presque invisibles malgré tout le soin apporté à leur création ?
Comme beaucoup de personnes qui publient sur le Web, j’ai d’abord cherché des réponses du côté des moteurs de recherche, des réseaux sociaux, des algorithmes et des plateformes numériques. J’ai appris à mieux référencer mes contenus, à travailler les métadonnées et à améliorer leur découvrabilité. Pourtant, malgré tous ces efforts, cette question continuait de me préoccuper. Peu à peu, trois mots sont revenus de plus en plus souvent dans mes lectures et dans mes observations : visibilité, découvrabilité et rencontre.
La visibilité permet qu’un contenu existe dans l’espace public.
La découvrabilité augmente les chances qu’il puisse être trouvé.
Mais une question demeurait.
Que se passe-t-il après ?
Qu’arrive-t-il lorsqu’un texte, une image, une photographie, une vidéo ou une idée devient effectivement visible ? Que se passe-t-il lorsqu’il peut enfin être découvert ?
Pendant longtemps, j’ai pensé que ces deux notions suffisaient à expliquer la circulation des contenus dans le monde numérique. Pourtant, quelque chose me semblait manquer. Une publication peut être visible. Elle peut même être facilement trouvée. Cela ne signifie pas nécessairement qu’elle rejoint réellement quelqu’un.
C’est alors que le troisième mot a commencé à prendre de l’importance.
La rencontre.
Au début, je l’entendais simplement comme le moment où une publication rejoint son lecteur. Une idée assez naturelle, finalement. Mais plus j’observais les parcours de mes propres publications, plus cette notion prenait de l’ampleur.
Ce que des dessins dans des cavernes m’ont appris
Puis, un jour, une image s’est imposée à moi.
Je pensais à ces dessins découverts dans des grottes restées inaccessibles pendant des siècles, parfois pendant des millénaires.
Les dessins existaient depuis toujours.
Les parois rocheuses avaient conservé leurs traces.
Pourtant, pendant tout ce temps, personne ne les regardait plus.
Puis, un jour, des explorateurs redécouvrent ces dessins.
Des archéologues les étudient.
Des chercheurs tentent d’en comprendre le sens.
Des visiteurs les contemplent avec étonnement.
Soudain, ces œuvres recommencent à faire partie de notre histoire.
C’est à ce moment que quelque chose a changé dans ma manière de voir.
Je ne regardais plus seulement le fonctionnement du monde numérique.
Je commençais à me demander si les trois mots qui revenaient sans cesse dans ma réflexion ne décrivaient pas un phénomène beaucoup plus ancien.
Les œuvres de nos ancêtres étaient là.
Elles étaient devenues de nouveau visibles.
Elles avaient été découvertes.
Puis elles avaient rencontré d’autres êtres humains.
Et cette rencontre leur permettait, des milliers d’années plus tard, de recommencer à transmettre quelque chose.
Cette idée est longtemps demeurée une intuition.
Un livre oublié pendant plus d’un demi-siècle
Puis, quelque temps plus tard, une expérience personnelle est venue confirmer cette intuition.
J’ai acheté chez un libraire de livres usagés un recueil de poésie publié plus d’un demi-siècle auparavant.
L’exemplaire était dédicacé. Quelqu’un l’avait reçu lors du lancement du livre, en 1965. Plus d’un demi-siècle plus tard, il avait quitté la bibliothèque de son propriétaire pour se retrouver sur les rayons d’une librairie de livres d’occasion.
En l’ouvrant, j’ai découvert un détail auquel je ne m’attendais pas.
Les pages étaient encore attachées, comme au jour de sa publication. Il fallait les couper dans le haut pour lire le texte. Pendant plus d’un demi-siècle, cet exemplaire était demeuré sur les rayons d’une bibliothèque personnelle sans qu’aucun lecteur n’en ouvre les pages. J’ai été le premier à le lire.
Je suis resté un moment à regarder ce livre.
Il avait traversé le temps.
Il avait changé de propriétaire.
Il avait été conservé avec soin.
Mais, pendant toutes ces années, sa lecture était demeurée en attente.
Ce n’est qu’au moment où quelqu’un en a enfin ouvert les pages que cette œuvre a recommencé à vivre.
Quelques semaines plus tard, j’ai publié sur mon site Internet des extraits de ce recueil afin de le faire découvrir à d’autres lecteurs. En partageant ces textes, je devenais à mon tour un passeur. Une œuvre demeurée silencieuse pendant plus de cinquante ans pouvait désormais rencontrer de nouveaux lecteurs et reprendre sa transmission.
À cet instant, j’ai compris que cette histoire ressemblait beaucoup à celle des œuvres rupestres auxquelles je pensais depuis quelque temps.
La transmission ne dépend pas seulement de l’existence d’une trace. Elle dépend aussi de la possibilité, un jour, d’une rencontre.
Une œuvre peut être conservée pendant des siècles.
Un livre peut demeurer intact pendant plus d’un demi-siècle.
Une publication peut rester accessible sur le Web pendant des années.
Mais, tôt ou tard, il faut qu’un autre être humain les rencontre.
C’est cette rencontre qui remet la transmission en mouvement.
Une même histoire qui traverse le temps
Je me suis alors posé une question très simple.
Et si cette histoire ne concernait pas seulement les dessins dans les cavernes ou ce livre oublié ?
Et si elle décrivait un phénomène beaucoup plus général ?
Depuis toujours, les êtres humains laissent des traces de leur passage.
Une empreinte sur une paroi rocheuse.
Un pétroglyphe.
Un manuscrit.
Une lettre.
Un livre.
Une photographie.
Une œuvre d’art.
Une archive.
Aujourd’hui, une publication sur le Web.
Les supports changent.
Les technologies évoluent.
Mais le geste demeure.
Nous cherchons toujours à transmettre quelque chose.
Une idée.
Une connaissance.
Une émotion.
Une expérience.
Une valeur.
Un souvenir.
Une part de nous-mêmes.
Pendant longtemps, j’avais considéré le monde numérique comme un univers en parallèle.
Je pense aujourd’hui qu’il constitue plutôt le prolongement d’une histoire beaucoup plus ancienne.
Les moteurs de recherche, les plateformes numériques et les intelligences artificielles ne remplacent pas ce processus de transmission.
Ils en deviennent les nouveaux médiateurs.
Une grille de lecture de la transmission
Depuis plusieurs mois, trois mots reviennent constamment dans ma réflexion.
Visibilité
Une trace doit d’abord exister dans le monde.
Elle doit pouvoir être vue.
Découvrabilité
Elle doit ensuite pouvoir être retrouvée.
Parfois immédiatement.
Parfois des siècles plus tard.
Rencontre humaine
Enfin, vient le moment où cette trace rejoint un autre être humain.
C’est à cet instant que la transmission reprend.
Une œuvre, une idée, une connaissance, une valeur, une mémoire ou un témoignage recommence à produire du sens.
Les notions de visibilité et de découvrabilité sont aujourd’hui bien connues dans les domaines des bibliothèques, des archives, de la découvrabilité culturelle et du monde numérique.
Au cours de cette réflexion, j’ai simplement eu l’impression qu’un troisième moment méritait davantage notre attention.
La rencontre humaine.
Non pas la rencontre comprise comme un indicateur d’engagement, de fidélisation ou de performance des plateformes.
Mais la rencontre d’une trace avec un être humain.
Le moment où une œuvre, une idée, une connaissance, une valeur, une mémoire ou un témoignage recommence à produire du sens.
Au fil de cette réflexion, une idée s’est progressivement imposée.
J’ai aujourd’hui le sentiment que cette grille de lecture permet d’éclairer différemment de nombreuses formes de transmission humaine.
Trace → Visibilité → Découvrabilité → Rencontre humaine → Transmission
Depuis toujours, les êtres humains laissent des traces.
Les supports changent.
Les technologies évoluent.
Les médiateurs se transforment.
Mais ce parcours demeure.
Chaque génération ajoute de nouvelles traces à celles qui l’ont précédée.
Les nôtres voyagent aujourd’hui dans les réseaux numériques.
Certaines tomberont dans l’oubli.
D’autres poursuivront leur chemin pendant des décennies, peut-être davantage.
Nous ne savons jamais lesquelles.
Mais une chose semble traverser toute l’histoire humaine.
Sans rencontre humaine, il n’y a que des traces. Avec elle, il y a transmission.

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© Gilles Vallée | Artiste Numérique Humaniste, Poète, Sculpteur
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